Chapitre I - Dans quelle direction ?
Le soleil venait de se coucher sur les plaines d'Ynessuig, ce qui agita encore plus les gardes de la prison de l'Ôdrome. Lors d'une évasion, le prisonnier ne faisait généralement pas long feu dehors. Soit il était retrouvé par la troupe de recherche dans l'heure qui suit, soit il se rendait de lui-même au vu de ce qui l'attendait dehors: rien. Mais aujourd'hui, c'était différent. Cela faisait quatre longues heures que l'évasion avait eu lieu, et depuis, plus aucun signe de vie à l'extérieur des murs. Plus le temps passait et plus les gardes se voyaient déjà pendus sur les remparts pour ne pas avoir réussi leur tâche. Le dernier évadé remonte à des décennies et la plupart des gardes étaient formés à les retrouver, mais en entendre parler c'était facile et tous pensaient que durant leur carrière, ô grand jamais il n'y aurait de fuyard! Après tout, la forteresse de l'Ôdrome est l'une des prisons les plus surveillées du continent. Des rondes toutes les quinze minutes, des murs de dix-huit mètres de hauteur avec une épaisseur égalant la largeur d'un géant! Elle habitait en son centre tout un village de sentinelles, de bourreaux, de chefs, d'escadrons de la mort et de guerriers. Mais sa plus grande population était faite d'esclaves, de prisonniers et de mourants... Autrement dit, il était quasi-impossible pour une personne de s'évader d'un tel endroit. C'est après des heures de recherches et un gargouillement titanesque rappelant que l'heure du repas était passée depuis bien longtemps, que Kertz, le commandeur de la milice de recherche, donna l'ordre de s’arrêter.
- Mais ce n'est pas possible! On va bien finir par le trouver! Je suis à quatre mois de ma retraite, ça pouvait pas arriver à quelqu'un d'autre?! cria-t-il en se retournant vers son équipe.
- Ça se trouve, sont morts? pensa à haute voix le capichef.
- T'es con ou quoi, ça va faire plus de quatre heures qu'on retourne tout autour du château, tu te doutes bien que s'ils étaient morts, on aurait vu des cadavres, non? grommela le chef du groupe en regardant son inférieur de haut.
C'est à ce moment que le commandeur fronça les sourcils.
- Comment ça, "les trouver"? dit-il en pointant le doigt en l'air.
- Eh bien... En plus de se peler le cul dehors à cette heure-là, ce n'est pas UN individu qu'on recherche... mais plutôt... cinq. ajouta le second.
Le chef du groupe tomba, genoux à terre.
Il était impossible pour lui de connaître une évasion dans sa carrière, lui qui était si méticuleux dans son travail, si droit dans sa vie et si honnête. Il se dit que peut-être, au vu de son parcours exceptionnel, il aurait pu avoir la clémence du suprême chef de lui épargner sa vie. Mais alors dans le cas d'une évasion de groupe, c'était terminé.
- Vous savez quoi? demanda le chef. Je pense qu'on est bon pour la guillotine. À quoi bon se casser le cul toute sa vie à bien faire, pour qu'une fois, UNE SEULE FOIS, vous faites une erreur et que la fin soit proche.
Il se releva, leva ses mains auprès de ses joues, et se gifla à deux reprises violemment.
- Courage les gars! On est pas encore fichu! La nuit va être longue pour nous, alors j'espère que vous m'avez prévu un sandwich!
La nuit était tombée depuis un moment maintenant. La plupart des animaux sauvages s'étaient cachés afin de ne pas finir dans la gueule d'un prédateur errant et les espèces civilisées avoisinantes étaient depuis fort longtemps imbibées d'alcool de sucre et étalés sur les tables des tavernes. Le calme était donc revenu à peu près dans toute la zone... À peu près, car au fin fond d'un vieux cabanon perdu au milieu de nulle part, à la vue d'une légère lueur de bougie, une discussion houleuse éclata.
- Mais bordel, ça fait combien de temps qu'elle est partie l'autre cruche? Je commence à crever la dalle moi! râla la grise.
- Elle a dit qu'elle en avait pour une dizaine de minutes. Ça fait déjà dix minutes? demanda la plus petite du groupe.
- Moi je pense que si elle ramène pas une gamelle en argent pour manger dedans, je pourrai jamais manger. s'inquiéta la blanche.
- Ahhhhh... soupira le roux.
La grise se dressa sur ses deux pattes arrière.
- Mais t'es qui toi au fait? Et tu fais quoi ici? en regardant ce gros molosse.
Il fallait avouer que Wix avait de quoi épater. Il était de loin le plus gros Cat-Sith du groupe. Du haut de son pelage couleur sable, il était assez rare de voir un animal de cette couleur. Pire encore, il était encore plus rare de voir un animal de cette taille-là dans la nature. Généralement, les Cat-Siths avec une corpulence comme celle-ci étaient utilisés dans les arènes ou bien en tant que garde du corps auprès de personnes célèbres. Mais Wix était différent, car en dépit de ses 7 kg, il y avait moins de 10% de muscle. Il était facile de savoir au vu de sa forme physique, que sa passion dans la vie, était la nourriture, la boisson et surtout un sacré paquet de siestes. Il était si mou, que tout était mou chez lui. Il bougeait doucement, marchait doucement et parlait doucement. Il n'était rapide que dans une seule et unique tâche... manger. Parmi le groupe, lui seul ne connaissait personne et il commençait même à se demander ce qu'il fichait ici.
- Je sais pas, j'étais en train de manger dans un coin et je vous ai vu courir partout. D'habitude, si quelqu'un me court dessus, c'est pour m'engueuler parce que je mange un truc que j'aurais pas dû, alors j'ai paniqué et je vous ai suivi. Une sorte d'instinct de survie, tu vois? annonça la barrique avec un grand sourire.
Il se leva difficilement de son coin, souffla un bon coup dû à tout cet effort, et tendit sa patte droite.
- Enchanté, moi c'est Wix.
- Pffff! cracha la grise en croisant les pattes avant et en tournant la tête.
- ENCHANTÉ! Moi c'est Koyo! cria la tigrée en s'empressant de lui serrer la patte avec insistance. Toi et moi, on va être les meilleurs amis du monde!
Koyo était la plus jeune du groupe. On pouvait la caractériser par sa longue queue et ses grandes pattes. Avec un pelage tigré, elle faisait partie du type lambda de Cat-Sith. Elle n'avait rien d'extraordinaire, si ce n'est qu'elle était naïve, excitée, pleine d'entrain et surtout... insupportable. Elle avait rejoint le groupe lorsque celui-ci parlait de s'échapper de la prison la semaine précédente puis s'était dit que ce serait "amusant".
- Mais lâche-le! Regarde ses pattes, il lui reste du jus de maquereau entre les griffes. Il a même pas fait sa toilette! critiqua la prétendue chef du groupe.
- Miam miam, du jus de maquereau... bava Wix tout en se léchant les doigts.
- C'est tellement sale que moi ça me répugne. analysa la blanche. Dans ma tribu, on se lave entre 20 et 30 fois par jour, quand on sort pas.
- Mais alors du coup, vous vous lavez combien de fois par jour quand vous sortez? demanda la jeune.
- Ah bah c'est facile. On sort pas. T'as vu la saleté dehors? C'est mouillé, ça pue et en plus il n'y a rien de douillet pour dormir! L'extérieur? C'est ridicule.
Niva était sûrement l'exemple même du chat qui n'avait rien à faire dans une prison. Ni même en extérieur d'ailleurs. Elle était issue des "Chats de Solan", une tribu qui préférait vivre dans la propreté et la bourgeoisie. Avec son pelage à trois couleurs, roux, blanc et gris, elle était facilement catégorisée comme animal avec aucune expérience. Elle portait un collier couleur dorée orné d'un genre de diamant bleu étincelant. Personne n'osait lui demander, au vu de son caractère, comment elle avait fait pour ne pas se le faire voler durant son séjour en prison. Mais la réponse était limpide: Zald. Elle et Niva étaient les seuls membres de la troupe à se connaître depuis bien longtemps. Et au vu du caractère de la chef, on pouvait rapidement comprendre que personne ne pouvait l'ennuyer.
- Je pense qu- commença la tigrée avant que Zald lui mette la patte sur la truffe.
- Chut! Vous entendez ce bruit?
- Oh mon dieu c'est horrible, on va tous mourir! murmura la princesse.
- Vous croyez que ça se mange?
Des petites pattes noires firent leur apparition sous le seuil de la porte en bois du cabanon, puis une créature de toute petite taille se faufila avec agilité.
- Hé les copains! exulta la nouvelle venue. J'ai la bouffe!
Fière d'elle, elle posa par terre ce qui ressemblait à une petite sardine fraîchement pêchée.
- Attends, tu te fous de not'gueule? questionna Zald. T'es partie une demi-journée pour nous ramener ce minuscule poisson? POUR NOUS CINQ?!
- T'es malade, ça fait même pas un quart d'heure que je suis partie!
- Alors là ma pauvre, va falloir revoir ton horloge interne! T'as pas vu qu'il faisait nuit?
- Ah, zut! Quand je chasse, je vois jamais le temps passer... Bon bah je fais vite, je vais en chercher d'autres!
- Non non non, tu restes là maintenant, on va manger ça et on va passer la nuit ici tranquillement. ordonna la grise en se retournant vers le poisson. Et bah il est où ton poisson? T'es sûre que tu l'avais tué?
- Je suis sûre! Tué de mes propres pattes!
- C'est dégoûtant. déclara Niva. J'espère au moins que tu t'étais lavée avant!
- Lavé ou pas, y'a plus rien à manger. relata Koyo tristement.
- Ké fif'paf ifi? demanda Wix.
- J'peux savoir c'que tu manges là? accusa la chef.
Un bruit de déglutition se fit entendre.
- Ch'sais pas moi... Ça traînait par terre... murmura-t-il en faisant de petits cercles avec sa patte sur le sol.
- Mais qu'il est con! Quel goinfre, c'est pas possible! s'énerva Zald.
- Oh oh... Toi... T'es mal. soupira la jeune dans l'oreille du pataud.
- Maiiiiiiis! Tu te rends compte que j'avais faim? J'ai pas pu m'en empêcher. Depuis mon casse-croûte du quart d'heure d'avant, j'avais rien mangé.
- Bah t'es pas le seul à avoir faim. s'arrêta la grise. Heu, comment ça depuis le quart d'heure d'avant? Tu as mangé y'a moins d'un quart d'heure?
- Et alors? J'avais une fringale et c'était l'heure du brunch numéro quatre de ma nuit.
Niva se frappa la patte sur le front en signe d'exaspération tout en hochant la tête de gauche à droite. Un silence de quelques secondes durant lesquelles tout le groupe regarda Wix droit dans les yeux se posa. Puis Noirade se rapprocha de lui en posant sa patte sur son épaule et lui demanda:
- Mais tu avais de la nourriture depuis tout ce temps?
- Bah oui, j'ai toujours de la bouffe en cas d’événement majeur ou de crise existentielle comme celle de cet après-midi. Pas vous?
La chatte noire lui colla une gifle.
- T'aurais pas pu nous le dire depuis le début? J'ai passé la journée à chercher de quoi manger, moi!
- Vous... vous m'avez pas demandé. râla Wix. Et vous allez me dire que vous aviez prévu de partir en cavale durant des jours sans prévoir à bouffer?
Un nouveau silence fit son apparition, puis tout le groupe se regarda les uns les autres.
- Il marque un point. assura la jeune.
- Bon d'accord mais il va partager alors! dit Zald en pointant la boule rousse de la griffe.
- Je vais pas vous donner mes restes! C'est MA bouffe! Puis y'aura jamais assez pour tout le monde d'abord.
- Joue pas ton radin et fais tourner le manger! s'énerva Niva.
- Je croyais que tu voulais pas manger de la bouffe crade? demanda la nouvelle arrivée.
- J'ai changé d'avis, toute cette nourriture à portée de main, ça vous change une personne! Je pourrai même manger des boîtes de conserves au niveau où j'en suis.
Après de longues négociations entre le groupe et Wix, il s'avéra que "pour la bonne entente du groupe" mais aussi contre un remboursement avec intérêt de la nourriture partagée, le globinet ouvrit sa besace et vida le tout sur un petit napperon à même le sol. Parmi cet amas de bouffe, on pouvait voir: trois cuisses de poulet, cinq conserves de sardines, une boîte de thon à la catalane, des crackers aux maquereaux, deux litres de bière de sucre d'Assounet et un demi jambonneau.
- Ah ouais. Quand même. relata Koyo.
- Et à part ça, c'était "des restes"? demanda ironiquement la noire.
- Bah avec ça, j'avais prévu de quoi tenir jusqu'à ce soir, voire au maximum demain matin au petit déjeuner! râla le lourdaud.
- Mais du coup, tu as mis où tout ton matériel? questionna la belle. Ta tente, ta couverture, tes gamelles, ta lotion pour du beau poil, tes peignes et tes bijoux?
- Et surtout tes armes? insista Zald.
- Bof, je mange avec les griffes, je dors par terre, je sens bon et j'me bats pas.
- Et merde, on est pas sorti d'ici, c'est moi qui vous le dis. dit la noire, se cherchant un endroit pour dormir.
Noirade était tout de même le chat le plus expérimenté dans le domaine extérieur. Elle avait passé la plus grande partie de sa vie à errer dans la nature à la recherche d'aventure et de défi. Malheureusement pour elle, elle fut attrapée et jetée au cachot pour une histoire de fausse monnaie. Elle avait tenté d'acheter de l'équipement hors de prix avec de la fausse herbe à chat. Le marchand s'en était rendu compte et avait appelé la garde. Avec une robe toute noire et une petite tache blanche sur la poitrine, on distinguait tout de suite qu'elle était la plus futée du groupe. Elle était de très petite taille, ce qui lui permettait entre autres de pouvoir se glisser dans les endroits inaccessibles pour la plupart des espèces de taille moyenne.
Après cette longue dispute, ils décidèrent d'allumer un petit feu de camp directement dans le cabanon. L'idée était un peu tordue et surtout très dangereuse, mais le fait que les gardes étaient à la recherche de la moindre lueur ou du moindre bruit les firent accepter celle-ci rapidement. Durant le repas, qui fut expéditif pour l'un d'entre eux, ils discutèrent de la suite possible de l'aventure.
- Je vous propose quelque chose de simple. expliqua la noire. On reste ensemble jusqu'à ce qu'on se soit assez éloigné du fort, histoire de ne pas se faire repérer.
- C'est stupide, on risque de se faire voir plus facilement si on est un groupe de cinq, alors que si on part chacun de notre côté, on pourra plus facilement se faufiler parmi les gens! rétorqua la princesse.
- C'est ce que je pensais au début aussi, mais à voir la tête du groupe, j'en connais certains qui vont se faire cramer en deux secondes! tout en montrant le roux du groupe.
Wix était tellement occupé à savourer son jambonneau finement séché sous son panier durant son séjour à la prison, qu'il n'avait même pas remarqué que l'on parlait de lui.
- Et puis regarde les autres! La petite est en boule dans un coin, la pêcheuse du dimanche qui bave dans son sommeil à côté du feu et puis... toi. T'as l'air bonne à rien. balança Zald, dépité par ses propres propos.
Koyo s'était recroquevillée dans un coin de la cabane, la bouteille de bière quasi vide due à l'inclinaison de celle-ci sur son propre pelage, après avoir sifflé la bouteille à elle toute seule. À quelques centimètres de là, Noirade dormait au coin du feu, épuisée par cette chasse quelque peu... ridicule.
- C'est vrai qu'à première vue, je paye pas de mine, mais tu verras que j'ai des talents cachés!
- Comme...?
- Bah heu... Là tout de suite, je vois pas hein... Mais faudra voir le moment voulu!
C'est sur cette discussion complètement inutile et pleine de propos désobligeants à l'égard des autres individus, que Zald décida d'en finir là pour ce soir et de mériter une bonne nuit de repos.
Elle avait décidé de prendre la tête de ce groupe de pattes cassées afin d'éviter la mort de l'un - ou plusieurs - d’entre eux. Il fallait dire que c'était tout de même elle qui avait l'habitude de gueuler, de péter la tronche à ceux qui la cherchaient et d'avoir également la meilleure répartie. Il faut dire qu'avec sa jeunesse qui ne fut pas de tout repos, il y avait de quoi se forger un bon caractère. D'une mère de la haute société bourgeoise et d'un père ivrogne et sans valeur, elle n'a jamais trouvé sa place. Rejetée par les uns comme par les autres, elle avait fini par s'éloigner de sa famille et profiter de la vie dès son plus jeune âge. Arrivée dans sa première prison, elle avait partagé sa chambre - si on pouvait appeler ça une chambre - avec Niva.
Le monde dans lequel ils vivaient était tellement chaotique administrativement parlant, que le budget des différents services pénitentiaires des régions se revoyait à la baisse d'année en année, fermant ainsi toutes les prisons une à une. C'est pour cette raison que dans le fort d'Ôdrome, tout le monde était mélangé, peu importe l'espèce ou le degré du crime commis. Ainsi, Niva et Zald avaient pu tester plusieurs prisons ensemble, passant de la prison de Craxloi en région Darpicie à celle de Norjièques, pour après finir dans les plaines d'Ynnesuig perdues dans le nord des régions Trenbageonnes.
*** insérer carte de la région Trenbages ***
Les premiers rayons de soleil commencèrent à faire leur apparition sur les remparts du fort d'Ôdrome, et la ville se réveilla petit à petit.
Non loin de là, à quelques kilomètres seulement, un bruit sourd sortit de derrière une vieille cabane en bois abandonnée. Un bruit ressemblant étrangement à un ronflement.
- Debout bande de nazes! J'suis prête à partir à l'aventure! Wouhou! cria Koyo dès le matin.
Le groupe commença à se réveiller avec une envie soudaine de meurtre.
- Je me demande bien comment tu as fait pour survivre dans cette prison. demanda la chef. Si t'étais dans ma cellule, t'aurais pas fait deux secondes.
- Comment ça se fait que t'es déjà réveillée et surtout de si bonne humeur malgré la bouteille que tu t'es enfilée SEULE hier soir? leva Noirade.
- Je sais pas, disons qu'un de mes talents c'est de bien tenir la binouze!
- Comme moi avec la nourriture alors. Je vomis jamais. sourit la boule.
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